
C’est sur la Lune que vivent les poissons-tsuki. Ce sont des êtres mystérieux, apparus quelques années après que le satellite naturel de la Terre soit devenu la décharge de l’Humanité. Chaque jour, d’imposants cargos rouillés s’y rendaient afin de déverser à sa surface des tonnes de déchets – pour lesquels il n’y avait plus aucune place ailleurs. L’astre nocturne jusqu’ici vierge se vit ainsi souillé jusqu’à devenir un dépotoir céleste.
Personne ne connaît la nature des poissons-tsuki. Les scientifiques n’avancent aucune explication quant à leur existence. Mais les mystiques de diverses religions – et notamment les shintoïstes – pensent que l’âme même de la Lune se trouve à leur origine. Cette conscience spirituelle, révoltée d’être ainsi traitée, insuffla la vie à des monceaux d’ordures qui s’agglomérèrent en créatures semblables à des poissons constitués de bric et de broc et capable de nager dans le vide de son inexistante atmosphère.
Et depuis, les poissons-tsuki attaquent les cargos-poubelles venus de la Terre afin d’empêcher qu’ils n’insultent encore leur mère. Agrégations de métal, de plastique, de bois et de verre, ils sont animés par une étincelle divine qui les rend indestructibles – toujours capables de se réparer en piochant dans l’inépuisable tas de détritus qui recouvre leur céleste créatrice. Aucune tentative terrienne n’est à ce jour parvenue à les neutraliser.
Jeune garçon rêveur, Komota est fasciné par les poissons-tsuki. Les murs de sa chambre disparaissent sous les innombrables dessins de ces créatures et des maquettes – tant achevées qu’en cours d’assemblage – en jonchent le sol. Komota a décidé un jour de réaliser son rêve : échappant à la vigilance de ses professeurs, il s’est introduit sur un astroport et s’est glissé dans la soute d’un cargo – l’un des derniers en partance pour la Lune avant que l’Humanité ne renonce à s’y rendre. Quand le vaisseau vomit son contenu, Komota en profita pour sauter sur l’astre pâle et il flotta doucement jusqu’au sol, dissimulé par la cascade d’immondices en quasi apesanteur.
Un poisson-tsuki se jeta sur le cargo et le chassa à coup de dents et de queue. Puis il remarqua l’enfant qui le regardait sans peur. La créature dirigea sa lampe frontale vers lui et le considéra un instant.
« Bonjour ! » s’exclama Komota, empli de la joie simple que procure un rêve accompli.
Dessin de Ariduka 55.
http://ariduka55.tumblr.com/