
Le Wendigo arpente la Grande Forêt depuis un temps infini. Lui-même ne se souvient plus de l’époque où il était humain. Parfois, des bribes de souvenirs remontent à la surface – comme des galets lancés sur la surface du lac autrement parfaitement lisse de sa conscience animale. Un rire d’enfant, la chaleur d’une femme. Des rires, de la joie. Mais tout cela ne pèse rien face à la Faim – un besoin dévorant de massacrer et de se repaître de la chair et du sang de ses proies. Elle est pareille à un abysse où rôdent de malveillantes créatures – des êtres affamés qui réclament chaque jour leur livre de viande.
Le Wendigo entend des exclamations au loin. Il se concentre et perçoit le craquement des branches, la respiration alourdie par la peur, l’odeur métallique des armes… Des hommes, des chasseurs – comme il en vient régulièrement. Avides de gloire, désireux d’être reconnus pour cet exploit – celui d’avoir abattu la bête anthropophage. Mais ils ne trouvent que la mort, car le Wendigo ne peut pas être tué. C’est sa malédiction : subir la Faim durant une éternité – une punition pour un péché dont il ne se rappelle même plus.
Le Wendigo s’enveloppe de silence. De ces chasseurs, il va faire ses proies. La Grande Forêt est son domaine, il en connaît chaque recoin. Les sous-bois le dissimulent sous leurs ombres, le parfum âcre de la mousse camoufle son propre fumet, le tapis herbeux étouffe le bruit de ses pas. Il se tient immobile, prêt à surgir et à frapper.
Grâce à ce festin, la Faim se taira peut-être quelques jours. Une vague de soulagement si intense le traverse à cette pensée que le Wendigo gémit – une larme coulant sur sa joue.
Dessin d’Alena Aenami.
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